ECALGRAIN LA HAGUE

ECALGRAIN

 

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La rencontre avec elle se fait d’abord par la terre souple et crémeuse. Sous nos pieds vagabonds de longues herbes que le vent coiffe. D'âmes voyageuses, elles semblent vouloir s’échapper vers l’océan. En arrivant d’Auderville en voiture, à pied en longeant la côte ou à vélo l’impression est la même, les mains de ce vent des hauteurs nous happent de leur mémoire ensauvagée. Attendez-vous à un choc tant la beauté de cet endroit s’incrustera longtemps dans votre mémoire. Ici il y a eu des naufrages, des cris, des drames on dit aussi que des naufrageurs allumaient des feus pour guider faussement les bateaux en perdition lors des tempêtes. Ils s’arrachaient le ventre rempli de victuailles sur les écueils absolument impossibles à traverser. On sait aussi combien beaucoup d’hommes, et si peu à l’échelle du monde ont perdu la vie sur leurs barquettes à rame pour sauver des vies, dans ce que l’on appelait des canots de sauvetage qui déjà partaient du petit port de Goury. Goury est un lieu-dit de la commune d’Auderville. Au temps où les insubmersibles n’existaient pas c’est à mains nues et au courage que les sauveteurs en mer allaient porter secours aux malheureuses victimes du Raz Blanchard. Parmi ces héros il y a mes ancêtres. On raconte beaucoup de choses et tout est vrai, les naufrageurs, les douaniers qui étaient parfois contrebandiers, les prêtres qui organisaient de faux enterrement pour transporter le tabac d’un village à un autre, les contrebandiers et leurs surnoms farfelus dont Cul d’étoupe l’un des plus célèbres, Les hommes qui pour échapper aux douaniers se cachaient jusqu’à prendre froid dans des boqueteaux d’ajoncs, de genets, mêlés de fougères. Dans ces landes mystérieuses de Jobourg où paissait les chèvres, les moutons et les ânes du Cotentine, là où est construite l’usine de retraitement des déchets nucléaires et donc maintenant sous des amas de bitume il y avait un site préhistorique qui a été détruit, bafoué par les constructions sous l’occupation allemande en premier lieu puis lors des fondations de l’usine nucléaire. On comptait ici au moins 10 mégalithes découverts en à la fin du XVIIIème siècle. Pas étonnant qu’après ce drame, le cavalier sans-tête et la dame blanche qui fréquentaient cet endroit aient déménagé. On peut voir le premier en temps de brouillard aux abords de Digulleville et la dame blanche et ses soeurs les fées miloraines se promènent surtout sur le bord de la côte puisque qu’elle habite dans les grottes au pied des falaises. Les miloraines se servent des leurs cheveux pour aller d’un point à un autre en s’accrochant aux branches des arbres, nous les retrouvons vers les terres et les bois. Ce paysage, celui de la Hague et le grandiose d’Ecalgrain ce sont des humains âpres à la douleur et à la dureté d’une presqu’île oubliée et parfois mal aimée qui l’ont d’abord aimé, puis maintenu dans cet été de nature avec amour et parfois avec colère.

Ici ma grand-mère me l’a raconté, les gens ont entendu puis vu passer en pleine récolte de cresson sauvage dans les collines tapissées de bruyère, que l’on appelle ici des côtis, le Spirit of Saint Louis, l’avion de Lindbergh en 1927. Les femmes ont enlevé leurs foulards et les hommes ont sorti leurs grands mouchoirs de leurs poches pour saluer l’aviateur qui fut le premier à traverser l’atlantique en solitaire. Bordée de falaises moirées, de rochers escarpés, repliée sous des landes rasées multicolores la baie d’Ecalgrain n’est pas comme beaucoup l’écrivent et le pensent située au bout du monde : elle est un commencement. Elle raconte à l’infini l’histoire des premiers hommes et femmes d’ici qui ont pour survivre débroussaillé les fougères, cueilli les pierres pour en faire des murets et donc des abris pour leur récoltes et leurs bêtes. Ils ont aussi extrait le sel de la mer à l’aide des fours dont on trouvait autrefois trace près des grottes creusées par la houle.

En face il y a l’île d’Aurigny dont la langue des vieux s’est mélangée longtemps à la nôtre pour donner des mots communs d’un patois qui ressemble parfois à l’anglais. Jusqu’en 1900 les pêcheurs de l’île et de la presqu’île se comprenaient sans difficulté. La côte regorgeait de guérites de douaniers et de caches à tabac ingénieusement agencées dans les haies et les murets de tabac et qui permettaient de mettre à l’abri les produits de contrebande afin de ne pas payer de taxes sur le tabac, les soieries, les tissus et le rhum. La nuit appartenait aux bêtes bien sûr et en premier mais aussi aux contrebandiers qui parfois sous un froid intense sont restés immobiles parmi les pierres et les rochers pour échapper à la prison et aux amendes qui auraient ruiné leurs familles.

Les gens jadis avaient plusieurs vies, celle du jour pour la terre et celle de la nuit pour la mer. Les gens de la Hague ont eu deux vies intenses parmi ce ciel multiple où, si vous restez quelques heures, vous y verrez passer plusieurs saisons tellement la lumière poussée par les nuages semble vive. Guidés par un ruisseau naturel qui serpente le long d’un chemin bucolique couvert de jonquilles et d’iris au début du printemps, si vous prenez le sentier rejoignant le Nez de Jobourg n’hésitez pas à vous égarer sur ce qui ressemble à un navire et qui vous amènera au milieu de la mer dense dont les vagues vous soulèveront le coeur. Sur ce promontoire de la baie du culeron, restez-y jusqu’ au coucher du soleil, c’est peut-être là quand vous regardez la terre s’endormir, lorsque les falaises sont baignées d’or et d’orange qu’Ecalgrain est la plus belle. Je l’aime particulièrement sous la pluie d’une tempête.

Vous aurez certainement la chance de découvrir à vos pieds en attendant le spectacle de découvrir des minuscules fragments noirs d’une météorite qui s’est échouée du ciel. Là juste l’année de la révolution française, datation orale et non officielle : un grand feu à minuit est tombé sur la mer et a fait taire durant plusieurs heures les êtres vivants et les morts. Nous avons cru être arrivés aux enfers.

Mais c’est bien au paradis que l’on se trouve et que l’on se découvre devant cette mer hurlante et caressante à tour de rôle, devant un sable qui ne ressemble pas au sable, car il vient d’une vie avant nous. Les pierres de gneiss ici sont les plus âgées de France, 2 milliards d’années dont nous ne saurons jamais tout.

J’ai actuellement Ecalgrain en colère. Le gouvernement vient d’autoriser l’implantation d’hydroliennes dans la baie, ce qui impliquera une transformation de la plage avec la construction d’infrastructures dont le passage d’immenses câbles, mais aussi la destruction de la biodiversité maritime. Car la mer d’Ecalgrain dans ses fonds les plus profonds et donc les plus calmes regorge d’espèces sauvages et naturelles, du bar, du homard, des crabes qui ne sont pas d’élevage. Le Raz Blanchard, le plus fort courant d’Europe est devenu pour une entreprise qui sera française ou anglaise, une mine d’or pour l’implantation de fermes hydroliennes commerciales.

De l’argent à court terme, adossé comme le reste à rien d’autre que le désir de donner une valeur à toutes choses, ce chagrin que donne à tant de monde le désir du pouvoir. Le Raz Blanchard n’est pas à vendre puisqu’il n’appartient qu’à lui. La baie d’Ecalgrain n’est pas à vendre, elle n’est pas portionnable, ni même aliénable elle fait partie du patrimoine d’un monde qui nous murmure la force à l’état pur de la nature. Ce paysage a gardé son visage depuis des millénaires, des hommes et des femmes le défendent depuis toujours d’un regard et le cœur nu. Venez vite le découvrir et le défendre. Rapportez le dans la paume de votre main pour toujours y revenir. Ce sera mon cas. C’est ici que je veux qu’une nuit de lune mes enfants jettent mes cendres quand je serai morte, je n’ai pas d’autres tombes, pas d’autres univers, partout déjà j’amène son calme, son vent, son boucan dans les rochers, ses rouleaux et ses petites mares d’eau fraîche où mes enfants ont joué, où j’ai joué enfant avant de savoir nager. Partout et même si je n’habite plus dans la Hague, par Ecalgrain, par ce qu’elle imprime en moi depuis mon enfance, j’emporte la Hague avec moi. Car c’est ici selon moi, que tout commence, la peur et les rires, les joies et les saisons.

 

La Métallo genèse du roman, Albin Michel

J'ai vu dans une émission et dans les journaux en 2014 des hommes en colère, ils portaient des brassards noirs car leur laminoir venait de s'éteindre, d'être débranché alors même qu'il était encore en pleine santé, les politiques avaient décidé de l'euthanasier. Cet enterrement solitaire m'a émue. Ce deuil ignoré avait lieu à l'entreprise Arcelor Mittal de Basse-Indre, anciennement JJ Carnaud.

Certains ouvriers avaient les yeux rouges, d'autres résignés semblaient déjà connaître ce qui adviendrait de cette belle usine bercée par la Loire : bientôt d'autres camarades partiraient, ne seraient pas remplacés et peu à peu sans humains pour lui tenir compagnie, l'usine mourrait à son tour. En assassinant leur laminoir on venait d'arracher le cœur de leur usine.


Ce rapport charnel avec les machines m'a interpellée et j'ai repris les enregistrements des femmes que j'avais interrogées depuis 2004 à Couëron. Je suis entrée dans cette usine avec Yvonnick, parce qu'elle a su me parler des hommes. Je suis allée voir les hommes également, parce qu'ils ont su me parler des femmes. Ces retraités m'ont tous confié le manque "d'elle" la manque de l'usine, les réveils en sursauts à l'heure de changements de bobine du laminoir, ils m'ont confié les surnoms, les rires, la sueur et le courage. Ils ont partagé avec moi la joie au travail, dans cette usine, à cette époque où le travail voulait dire quelque chose, valait quelque chose. C'était avant 1980. Avant le démantèlement de la production industrielle française. J'ai ri avec eux émerveillée par leur langage, une langue rude, si âpre qu'elle en devient poétique.

 

Peu à peu avec Yvonnick, je suis entrée en elle dans cette usine qui donne tant de larmes à ceux qui la quittent, j'ai avancé avec mes mots dans sa gueule de baleine, béante et joyeuse. J'ai cherché cette joie pour vous la transmettre, parce que ceux dont on ne parle pas, ceux qui n'ont pas leur noms sur les plaques des rues ont tant de choses à nous dire d'une usine dans laquelle ils ont passé la moitié de leur existence, une usine dont le laminoir donnait le rythme, soufflait le jour, soumettait à sa nuit.

CHIEN-LOUP de SERGE JONCOUR

Chien-Loup est un roman à feuilles très dense et en même temps lumineux, les branches nous claquent à la figure car la tension monte jusqu'aux trois-quarts du roman et au final, sans qu’il y ait véritablement de fin, nous nous retrouvons dans une prairie illimitée à ne plus savoir trop quoi faire de la liberté des personnages, mais l’important c’est qu’eux vont le découvrir. L’écriture est une merveille de sensualité, celle d’un été sauvage se tenant toujours à la limite des cassures et où les fauves se mélangent et se confondent. Il y a une question dans ce conte moderne où l’on mange pour de vrai et où l’on vit pour de faux : Qui de l’homme et de l’animal est le plus cruel ? Nous connaissons la réponse … Je pense que les lecteurs et lectrices resteront longtemps dans cette maison de mémoire. Car c’est des lieux, des objets, des pierres de la terre et des arbres qui retiennent la mémoire dont il est question. Les lieux ont vu et se taisent longtemps pour un jour murmurer la vérité. Dans ce silence alléchant et féroce tout se dit, il suffit d’entendre, réapprendre à écouter.

 

Les personnages sont attachants, avec pour ma part une préférence pour Joséphine, je l’aurais voulue moins belle au fond et en apparence dans la description, parce que de nature, à l’intérieur et de parce qu’elle dégage de fort, elle l’était naturellement. Il y a des moments intenses surtout dans la description des animaux, leur langage, leurs caractères … avec cette vérité que si nous les observons avec bienveillance et sagesse, ils nous apprennent beaucoup sur nous-mêmes. Le livre se lit doucement, je pense que dès le départ j’ai su que j’aurais du mal à le quitter. Bonne lecture à tous.

Bakhita, Véronique Olmi

#albinmichel. Je viens de lire Bakhita,de Véronique Olmi, un livre dense, à la rage retenue, à la terre chaude et injuste. Il n'y a dans ce livre ni le sourire d'une enfant, ni de paix au fil des pages il y a beaucoup de larmes, ici c'est la mort qui n'en finit pas de s'approcher d'une enfant et avec elle celle de tous les enfants martyrs, qu'ils soient jeunes ou plus vieux, les enfants razziés. Il y a pourtant une vive écriture grandiose, fluide, belle dans ce récit étrange, où se mêlent les sens de l'Afrique et l'horreur bestiale des humains.  L'argent, le sexe, l'alcool, le pouvoir, les fusils ...

Ce livre happe, fouette, on rentre dans ses pages sans en ressortir vraiment. Il raconte en entier, une femme à qui on va prendre jusque la peau et le dessous de la peau. On se dit c'était avant tout ça, cette cruauté, cette rage de tuer et de jouer les vies, de voler la joie et la simplicité, et on ferme le livre, on regarde autour du monde et des "Bakhita", fille et garçon, il y en a encore de si nombreux en Afrique, en Asie, on le sait et ni l'Unesco, ni l'Onu ne bougent, il suffirait de couper les vivres aux massacreurs, annuler les comptes en banque de ceux qui soutiennent de tels trafics, mais l'argent sert aux causes cachées et on continue de martyriser et violer des vies. Bakhita se mettra sous la protection de Dieu, protégera les plus pauvres mais aura perdu sa liberté à 7 ans. C'est donc un livre cercueil, au couvercle grand ouvert que je referme à l'instant, le plus beau selon moi de la rentrée littéraire. Un livre à l'écriture puissante, passionnant, touchant où la douleur des corps se mélangent au martyr de la terre.

MONICA SABOLO SUMMER

SUMMER MONICA SABOLO

Livre de vie d’une famille aquarium, sans bulle et sans respiration, mais avec un infime espoir de remonter à la surface pour respirer et vivre. Quand les silences, quand les secrets abîment jusqu’à la vase. J’ai aimé intensément. Ce livre nous plonge dans l’épaisseur des relations familiales tendues et en même temps sans volume, sans vérité, sans clarté. Livre noir comme les profondeurs des eaux calmes, on pense qu’elles sont moins dangereuses et pourtant. Summer c’est d’abord un titre et c’est aussi l’histoire brisée d’une échappée. L’écriture est soyeuse et précise, métaphorique bien sûr avec un mouvement rare, on remonte avec le narrateur avec difficulté, en prenant des détours qui pourtant nous mènent droit à l'évidence.

Erwan Larher Le livre que je ne voulais pas écrire

Erwan Larher Le livre que je ne voulais pas écrire.

 

C’est l’histoire d’un homme qui pense qu’il n’aimera plus ses fesses, depuis qu’un assassin a voulu les tuer et tuer ce qu’il y a d’homme, de peau et de sens à travers elles. C’est l’histoire d’un écrivain qui en écrivant Marguerite n’aime pas ses fesses se prend une balle à l’aller et une balle en retour par l’un des terroristes du Bataclan. Bataclan du mot vacarme ou bruit des outils. Un aller-retour qui compte pour un voyage, on ne sait pas le moment de l’aller, on ne saura jamais le moment du retour. Il y aura une suite à ce livre, celle de la vie vivante et celle de la mort des morts. Ce futur incertain, et potentiel de l’écrivain, des victimes et de nous tous à travers eux, en équilibre nous attendons et attendrons non pas de voir, mais d’espérer.

C’est l’histoire d’un homme qui ne peut pas voir ses fesses en photo, parce que le monde d’avant est derrière lui, parce que le monde d’avant sa blessure est derrière nous et avec des cicatrices, même s’il écrit le je, NOUS avançons.

 

C’est l’histoire dans l’histoire, celle du sang, de la douleur et des mots, de la sueur aussi, pas celle que nous fourguerons les experts historiens qui tentent déjà d’inventer ce moment d’horreur absolue. C’est un livre qui nous dit et nous n’entendrons peut-être pas qu’il faut bouger, solidairement bouger. Bam ! Je t’ai dit de ne pas bouger ! Bam !


Catherine Boivin

PAUL BEDEL

PAUL BEDEL PAYSAN

Bientôt, avec Catherine Boivin biographe qui m'écoute depuis déjà dix ans, dans un prochain livre, "Nos vaches sont jolies parce qu' elles mangent des fleurs", je vous raconterai comment le vieux bonhomme devient vieux. Comment je me sens devenir vieux. C'est naturel la vieillesse. Cette histoire de devenir vieux, ça me fait comme tout ce que l'on abandonne en route. Il y a eu mes dernières vaches, mes trous et cachettes à homards que j'ai laissés et qui sont encore en moi dans ma vie, même si je n'y vais plus. Maintenant je laisse venir la vie en moi, comme elle veut bien faire avec moi. Ça n'en finit pas cette histoire ! Je vais essayer d'être patient quand même.

LA VIE

Plus tu vieillis et plus te tu rapproches de la terre. J'ai toujours été à genoux avec elle. Bientôt, même si j'ai été le plus possible gentil pour elle, elle voudra de moi quand même.

Elle me connaît bien, je ne vais pas lui résister, c'est la nature ! La terre, c'est elle qui commande.

HEUREUX

Je suis heureux avec rien, rien de ce qui s'achète, rien de ce qui se voit. Comment te dire ? Je suis heureux dans la vie que l'on m'a donnée.

LE PHARE

Le phare de Goury éclaire mes jours. Le Raz Blanchard, le courant qui l'entoure, bat dans ma vie, dans mon coeur de vieux bonhomme. Mais il ronronnait déjà en moi enfant, quand je me posais déjà des questions sur la vie.


SUR LES CHEMINS NOIRS DE SYLVAIN TESSON GALLIMARD

Voici notre marcheur en partance pour l'errance, non pas vers mais sur les chemins noirs. Sur c'est à dire au-dessus de. De qui, de quoi. De soi sans aucun doute, et au-dessus des pas. Il y a des rencontres avec des êtres, mais aussi avec le vent et le froid qui empêchent aux routes d'être tout à fait droites et déterminées. Il y a le bâti, ce qui est bâtiment et ce qui ment, entre les pierres. Alors Sylvain Tesson pour entendre mieux la nuit, plante sa tente et se réveille. Se réveille de sa douleur du corps après son accident et de l'emprise qu'a la liberté sur lui. Il demande aux chemins et à ses pas de le relever, de le lever, de l'aimer encore. C'est parce qu'il y a du noir que l'on croit à la lumière. Dans ce livre, c'est surtout le vent qui sait, connait, reconnait la vérité. Il manque un petit peu d'odeurs dans le texte, un petit peu de falaises et justement de hauteurs pour s'envoler complètement. Il ne manque donc rien, puisque un pas, n'est qu'un pas. Les dernières pages, là où la terre se tait, s'arrête, mon pays, le Cotentin, la Hague, ma sauvage presqu'île.

Catherine Boivin, 25/11/16

Photographie personnelle : Haie à Goury, Auderville, la Hague

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CABANES IMAGINAIRES AUTOUR DU MONDE NICOLAS HENRY ALBIN MICHEL

Ce que disent les objets des hommes dans la nuit. L'auteur et photographe, met en scène autour du monde des objets et des êtres. Il y a quelque chose de l'enfance dans ce livre, d'abord le jaune de la couverture en toile, comme un tissu que l'on aurait trouvé sur la grève, un rejet de bateau inconnu, baigné par le soleil. A l'ouvrir on découvre des crèches de Noël, sans Noël, des enfants et leurs jouets, leurs cahiers, leurs petites choses et grands trésors. Dans un espace, bordé de nuit et de lune, les choses et êtres cohabitent. On ne sait pas très bien, qui des deux espèces sont les plus heureux ... tout devient vivant dans la nuit. C'est un livre pour rêver bien sûr, aux objets plus adultes que nous parce qu'adultes avant tout. Tout devient joyeux dans le noir. Le noir, blesse les contours et les rend plus forts à la fois.  Parce que la nuit est avant le jour, la couleur des choses humaines. Il y a dans ce livre de communion à la nature, la misère et la fatigue et les joies écloses. La couleur prend le pouvoir et recouvre ce qui se voit et se touche. C'est un livre de peau et de poussière, qui disent  toutes deux de ce que le photographe met en scène, beaucoup du réel. Du sien, qui doit être très sensible et qui se lit, comme un livre. Bien sûr c'est un livre, un livre cabane, mais un livre dans lequel on rentre, qui se lit en le touchant des yeux. En touchant des yeux une sorte de paradis. Je me suis arrêtée particulièrement à la page 16 et 17, où une fusée, ses étoiles et un tableau de craie, veillent sur des enfants.

Catherine Boivin, le 25/11/2015.

MARGUERITE N'AIME PAS SES FESSES ERWAN LARHER

C’est une petite histoire de fesses en apparence. Marguerite n’aime pas ses fesses et comme elle n’a pas confiance en elle, elle ne sait pas dire non. En apparence car ce livre d’Erwan Larher dit plus que les fesses de Marguerite. Il évoque dans une écriture aisée et soutenue le souci de l’autre, de l’autre soi-même et de l’autre qui vit auprès de nous. La rencontre, toujours celle qui grandit ou détruit, celle du maintenant et celle passée. Celle qui fait que les êtres humains ne sont pas une identité unique mais multiple. On retrouve ici la préoccupation de savoir comme dans « Abandon d’un mâle en milieu hostile » qui vit près de nous ? et ici pour un biographe, qui est celui qui raconte sa vie ? et s’angoisser à l’idée qu’il n’y aura jamais de véritable réponse. Car les souvenirs sont des romans et les raconter éloigne toujours de la vérité. J’étais là semble dire le vieux Président pour qui Marguerite est embauchée pour écrire ses mémoires. J’étais là semble t’il répéter pour s’en persuader, là dans « ma vie » et je vous raconte « moi » et il raconte tout autre chose, dont son désir pour les femmes, pour le pouvoir sur elle.

L’innocence de Marguerite fait son œuvre, l’ange toujours vient fouiller dans les ténèbres, tant mieux. Elle n’a pas confiance en elle Marguerite et pourtant, par la distance qu’elle réussit à instituer elle est forte et vraie. Cette vérité, bien à elle, sa jeunesse va emmener les personnages autour d’elle vers le basculement. Elle n’aime pas ses fesses mais est bien assise dessus, qui d’ailleurs voit les siennes vraiment, en dehors d’un miroir j’entends ? Personne, la vision de nos fesses sont déformées, la vision de nous-même ne peut l’être qu’à travers l’autre. Marguerite découvre peu à peu avec effroi le monde comme il est, les journalistes, les politiques sont le miroir d’une société basée sur l’envers et non l’endroit des hommes. Il suffit de voir et je fais une digression, le manque d’empathie et de sentiments lors des attentats en France ou en Belgique, les journalistes débitant leurs infos, les experts débitant leurs analyses sans une once de chagrin, les discours pré-formés.

 

La face cachée, celle où les sentiments et l’empathie n’ont plus d’endroit pour respirer. Qui sont ces gens qui nous gouvernent et à toutes les échelles, menteurs, pervers, manipulateurs, cette société basée sur l’argent ? Dans ce livre nous découvrons plus que les fesses de Marguerite, nous prenons en pleine face celle de notre société pervertie, qui s’éloigne du sacré du monde, c’est-à-dire de l’humanité comme elle devrait vivre en paix avec la nature et les êtres vivants. Marguerite passe dans l’histoire, elle le caillou dans la chaussure, le rouage qui grippe la machine, juste un instant, le temps d’entrapercevoir ce que nous ne voulons pas voir, ce qui nous fait baisser les yeux, ce qui nous décourage et pourtant ce qui nous amène parfois à dire non avec ce mot, celui de résister. Résister à la Haine de l’autre bien sûr, mais comment quand l’autre ne jouit qu’en détruisant ?. C’est un livre à lire doucement, à emporter avec soi, parce que les mots y sont brodés, grammaticalement singuliers, c’est un livre qui peut être drôle, si on sait rire et prendre de la distance, un livre d’homme c’est vrai, masculin et pourtant qui saisit la sensibilité de l’être, de l’être en vie comme Marguerite tout simplement à ses fesses en apparence, contre l’apparence.

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LA CHAISE NUMERO 14 FABIENNE JUHEL

Voici l’histoire du chagrin, du grand chagrin, pas celui que l’on peut ressentir au moment d’une déception fugace, mais celui du corps que l’on martyrise, que l’on va chercher du sous-terre et qui laisse trace.

L’héroïne ressemble à toutes les femmes amoureuses puis tondues à la libération, celles qui ont été au corps à corps avec des soldats de l’armée d’occupation allemande, non pas pour s’entretuer, mais pour l’amour, pour ressentir quelque chose de vivant dans la mort qu’est une guerre.

La chaise à son importance parce qu’elle a traversé les frontières en temps de paix, elle est du bois d’une forêt ennemie, fabriquée par des mains ennemies et c’est là qu’elle sera assise pendant sa tonte.

Devant elle des spectateurs hilares ou simplement curieux de voir combien une femme sans cheveux perd quelque chose, non pas de sa beauté mais d’elle-même.

Le livre nous amène par chapitres vers les cheveux au sol, ils tournoient, on ne sait pas bien pourquoi on ressent un malaise, il en manque en fait, certains se sont échappés de la chevelure morte et veulent rejoindre les autres. Nous les prenons au fur et à mesure en pleine face, ils nous cinglent sans bruit comme les branches dans un buisson interdit vers lequel nous avançons malgré le danger.

 

Le chagrin, la chaise, la jeune femme et l’amour voici les personnages principaux de ce livre, les cheveux comme des feuilles malmenées par les vents tourbillonnent, sidérées par l’ouragan et se cognent contre des troncs, jusqu’à s’abriter contre le plus fragile, le plus frêle celui que l’on pourrait ici nommer la dignité.

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